Didier JuliaPar Didier JULIA, la philosophie de Fichte expliquée à la lumière du grand exposé de la Théorie de la Science de 1804, qui est le couronnement de sa réflexion.

D. JULIA est agrégé de philosophie, docteur d’Etat ès Lettres (en philosophie). Sa thèse principale La question de l’homme et le fondement de la philosophie (405 p) et sa thèse complémentaire, la Traduction de la Théorie de la Science de 1804 de Fichte ont été publiées en 1965 dans la collection alors dirigée par Martial Gueroult et Paul Ricoeur, trad. rééditée en 1999. Le présent ouvrage est une suite et un complément de Fichte la Question de l’homme et la philosophie (ed. L’Harmattan, 2000, 167 p.) ; en propose une réécriture plus pédagogique, une présentation plus complète avec un exposé synthétique de la pensée de Fichte, une analyse du rôle de l’inconscient dans la réflexion philosophique, et de la fonction de la philosophie dans la vie des hommes. La philosophie de Fichte apparaît ainsi totalement transparente à elle-même.

A quoi sert ce livre ?


Hegel autant que Marx se réfèrent à la philosophie de Fichte comme à l'événement fondateur de la pensée moderne. Parmi les nombreux exposés de la Théorie ou Doctrine de la Science (Wissenschaftslehre : W.L.), 1794. 1797, 1801, 1804, 1806 exposé populaire dans l'Initiation à la vie bienheureuse, 1812, projet pour 1814, celui de 1804 occupe une place à part : Fichte écrit à Jacobi y avoir atteint « un degré de clarté discursive jamais égalé ».

L'objet de cette étude est de montrer comment ce grand exposé de 1804 permet de comprendre toutes les oeuvres de Fichte à partir de leurs principes réflexifs : il apporte un éclairage inédit sur l'histoire de la philosophie avec la création et le développement de la phénoménologie, la mise en pratique de l'analyse psychologique et sa vertu libératoire. la réalisation de l’absolu au sein de notre existence concrète finie.

Quelle est la teneur de l'exposé de 1804 ?

Du commencement à la fin, c'est « un exposé de l'absolu ».

C'est quoi l'absolu ?

Dans la tradition de Kant. c'est l’unité du sujet et de l'objet. Cela consiste pour l'esprit humain à se retrouver dans son objet.

Et comment est-ce possible ?

Pour les romantiques comme Schelling, ça consistait à « s'abandonner dans les bras du monde », dans le sentiment de la Nature. Pour Fichte il s agit de se réaliser totalement et librement dans son action, de s'y reconnaître et d'y trouver le bonheur.

Quel rapport y à t-il entre Kant et ce genre d'expérience ?

Fichte le précise à la 3ème leçon de la W.L. de 1804 ; il rappelle que Kant, dans l'introduction à la Critique du jugement, souligne la profonde affinité entre l'esprit et le réel qui s'éprouve dans le sentiment esthétique. mais peut se réaliser aussi dans l'action inspirée par un idéal. et qui est aussi à la source de la science du monde. C'est cette « unité inconnaissable » pour Kant que Fichte veut penser.

Et comment arrive t-il à la penser ?

L'exposé de 1804 résout d'abord toutes les contradictions ou les difficultés des exposés antérieurs: En 1794, c'est dans l'action que le sujet découvre sa réalité. Mais s’il faut s'absorber dans l'action pour exister à quoi sert la philosophie ? Après 1797, l'exposé de 1801 fait du « non savoir » le fondement du savoir. La philosophie ne fait que développer ce que nous sommes en deçà du savoir (conscience religieuse ?).

Dans l'exposé de 1804 la réflexion philosophique va aller jusqu'à penser la réalité de l'homme et l’homme se réaliser en elle.

Comment est-ce possible ? La philosophie de Kant nous laissait sur l’idée que l'homme ne peut s'accomplir que dans l'action morale mais certainement pas se penser, et que l'analyse de soi, comme il le dit dans l' Anthropologie du point de vue pragmatique, est plutôt une descente aux enfers », sans fin ?

Fichte va conduire sa réflexion comme une analyse, jusqu’aux confins de ce que l’on appelle une expérience analytique, quand la pensée devient une pratique et réalise un enfantement total de la personne dans son discours. La 2ème Leçon parle d’une « expérience physico-spirituelle ».

Pour en comprendre la nature et y accéder concrètement, il faut suivre la WL de 1804 dans ses cinq moments, cinq niveaux, ou « cinq synthèses ».

Le 1er moment décrit la méthode, celle de la dialectique qui est à la fois une échelle qui permet à la réflexion de monter et un microscope qui permet de projeter conceptuellement un itinéraire spirituel en lui-même incompréhensible. Lors de ce 1er moment, l’objet de l’analyse est la perception naturelle, la connaissance sensible comme simple présence au monde sans intériorité ni extériorité. Le 2ème moment, que Fichte appelle la « Théorie de la raison » ou « de la vérité », répond à la question de savoir si nous pouvons acquérir une connaissance objective, un « concept » de notre présence au monde. Cette unité, nous allons la rechercher dans la réflexion qui réalise aussi une forme d’absolu, c’est-à-dire d’unité du sujet et de l’objet, puisqu’en toute personne qui comprend quelque chose s’accomplit une identification entre la personne qui comprend et l’objet de sa compréhension. C’est sur cette expérience de la réflexion comme assimilation et savoir objectif que Fichte va réfléchir. A ce second niveau, la recherche va se porter sur le fondement de la pensée et parcourir toutes les illusions de la réflexion (« le fondement de la pensée est-il au fond du sujet ?… est-il dans l’objet, dans une chose en soi ?… ») ; elle fait pendant à la dialectique transcendantale de Kant. Elle finit par un appel à renoncer à la pensée logique pour réaliser l’expérience réflexive.

Dans un 3ème moment la réflexion s’approfondit en elle-même et découvre que, puisqu’il n’est pas possible d’avoir une pensée logique, objective de cette expérience, notre esprit fini est obligé de pratiquer une pensée phénoménologique à partir de cette expérience pour en expliciter la nature. C’est la naissance de la phénoménologie. Fichte pratique une analyse de l’analyse philosophique, qui va elle-même se développer en 3 épisodes :

1) Le 3ème moment de la WL est la phénoménologie de l’évidence objective, l’apparition de la compréhension conceptuelle dans une réflexion. Elle décrit la genèse d’une idée claire et montre comment celle-ci ne peut jaillir qu’au sein d’une problématique, d’une démarche qui procède d’hypothèse en hypothèse.

2) Le 4ème moment ou celui du savoir transcendantal fait apparaître les conditions de cette apparition : les caractères de l’évidence s’appliquent à l’acte par lequel nous en saisissons la nature. Nous arrivons là à un discours qui parle de lui-même, où se réalise l’identification de l’analysé et de l’analysant. Nous vivons la conscience de cette identification dans le sentiment de certitude et la pensons avec le concept de savoir phénoménologique (« image en tant qu’image »). S’il faut caractériser le 4ème moment, on peut dire qu’il s’achève en réalisant la transparence absolue, la parfaite compréhension intellectuelle de soi à laquelle correspond l’expérience de la béatitude.

3) Le 5ème moment ou phénoménologie du savoir absolu décrit les caractères de l’expérience analytique et en réalise l’épreuve, qui s’épanouit dans le sentiment d’une totale libération.

Quel est le résultat de la philosophie de Fichte ? Où nous conduit-elle ?

L'analyse réflexive qui porte sur elle-même a les vertus d'une authentique analyse psychologique: elle permet au philosophe "de se réaliser dans la lumière », d'être en accord avec lui-même, totalement présent à lui-même dans ce qu'il fait ; de vivre libre. Elle montre comment toute réflexion philosophique est une libération.

L'analyse du philosophe à la recherche de l'absolu réalise le chemin d'une psychanalyse qui le libère et le réinstalle dans la plénitude de sa vie terrestre. Il ouvre ainsi la porte à toute forme d'engagement total de soi dans le monde.0

Quand l'homme se reconnaît dans ce qu'il fait, se réalise dans ce qu'il est, il connaît une forme d'absolu, d'identité avec son objet. La doctrine de Fichte est une initiation au bonheur par l'analyse intégrale de soi et un appel à la liberté pour exister vraiment.

Comment peut-on caractériser la philosophie de Fichte dans ce que l’on a appelé la grande période de l’idéalisme allemand ? Hegel parlait de l’idéalisme subjectif de Fichte, du réalisme objectif de Schelling et de sa propre philosophie comme d’une synthèse entre les deux.

Il faut sortir des schémas historiques hérités de Hegel. Hegel a vécu sa réflexion comme une passion de la logique et a cherché à comprendre le monde et ses mouvements historiques à travers les grilles d’une logique. Fichte a vécu la passion de l’analyse : la réflexion sur les mécanismes de la compréhension humaine et leur mise en œuvre l’engagent dans un processus passionnel de transmutation de l’analyse intellectuelle en expérience vécue de la pratique analytique. A partir de là, l’autoanalyse du philosophe nous conduit au delà des phénomènes de l’attention et de la reconnaissance et débouche sur une libération. La philosophie théorique révèle sa vocation profonde qui est d’être une éthique.

Comment situer Fichte dans l’histoire de la philosophie ?

Dans l’histoire de notre culture philosophique, au-delà de sa filiation platonicienne, d’une méthode de pensée rigoureuse dont il tient le principe des philosophes cartésiens, de convergences évidentes avec l’Ethique de Spinoza, d’une profonde originalité qui en fait tout autre chose qu’une propédeutique à la philosophie de Hegel, la pensée de Fichte a ouvert le passage qui conduit de la philosophie classique (où l’homme cherchait son salut dans la connaissance de Dieu) à l’époque moderne (où il le trouve par la connaissance et la réalisation de soi dans le monde). C’est la réflexion qui permet à l’homme de trouver son salut et de conquérir sa liberté. Cette réflexion ne constitue nullement une évasion hors du monde puisque la personne qui réfléchit découvre que la compréhension purement conceptuelle, dès qu'elle est réelle, est une forme de présence physique au monde. Il n'y a pas de compréhension réelle, quelque soit le degré d'abstraction de son objet, qui ne passe par la conscience de son enracinement terrestre. Réciproquement, à tout moment de la vie le fait de comprendre est une forme d'accomplissement de soi ; ce qui prouve qu'il y a une expérience de la lumière, liée à un sentiment réel de libération.

La Wissenschaftslehre de 1804 donne le modèle de la réflexion achevée ; elle est l'analyse philosophique par excellence. Elle répond au voeu de Platon qui, en contrepoint de son dialogue "Le Sophiste" consacré à l'analyse de l'erreur, dont l'origine est l'obscurité, souhaitait s'engager dans celle du philosophe qui, avec l'expérience de la vérité, de la vraie compréhension connaît l'expérience de la lumière, beaucoup plus difficile à regarder en face, à analyser et à vivre durablement que celle des ténèbres.

Le philosophe nous enseigne donc que la vocation de tout réflexion est d'enraciner nos pensées et nos rêves dans l'horizon de notre existence concrète. Sur le plan collectif, c’est par la médiation d’individus libres que Dieu - qui est le symbole de la réconciliation et du monde, de leur interpénétration - peut entrer dans l’histoire des hommes, chaque fois qu’une revendication de liberté éclate dans le monde et que celle-ci réussit à éclore. Fichte nous montre aussi comment un univers cohérent de relations peut se constituer entre des personnes alors même que leur individualité indépassable les fait vivre chacune dans une perspective propre, unique et originale sur le monde, et comment une histoire peut se nouer entre elles autour d’une revendication commune de liberté. L’horizon collectif des individus libres est d’instaurer une société de relations conforme à la raison, et leur horizon individuel de comprendre et donc de conduire leur vie au lieu de la subir. Le besoin de liberté, comme le sentiment de l’amour chez Platon, est la forme universelle de l’aspiration au bonheur et le moteur de la raison dans l’histoire.



A chacun de creuser dans Fichte pour y trouver son bonheur….


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